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2012-10-02T10:00:00+02:00

« Certaines n’avaient jamais vu la mer » Par Julie Otsuka – éditions Phébus

Publié par Cycy la vache de l'espace

« Certaines n’avaient jamais vu la mer »

Par Julie Otsuka – éditions Phébus

 

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Ce n’est pas un conte de fées que nous raconte Julie Otsuka dans ce Roman, mais une tragédie déchirante, portée par un style d’écriture sublime et envoûtant, qui nous invite à suivre le voyage des disparues du pacifique, les fantômes de ces femmes qui ont existé, et de leurs désillusions, de leurs souffrances et de leur courage. Ne cherchez pas une héroïne principale. Elles le sont toutes, à travers une seule voix, un « nous » commun, ces anonymes aux histoires différentes mais complémentaires, qui suivront le même chemin d’un drame partagé.

 

Elles étaient à peine sorties de l’enfance, et pas encore tout à fait femmes. On les imagine sans peine, ces jeunes japonaises du début de XX eme siècle, dans leurs jolies tenues traditionnelles, avec leurs voix discrètes, leurs gestes délicats.

Pour leur malheur, elles sont promises en mariage à des hommes qu’elles n’ont jamais rencontré, noces arrangées entre deux familles comme il était de coutume, à ce détail prés que le promis se trouve de l’autre côté du pacifique, s’étant établi en amérique.

Qu’importe, les jeunes mariées abandonnent famille, amis et patrie pour rejoindre leurs époux dans le nouveau monde. La traversée est difficile pour ces filles de constitutions fragiles qui n’ont jamais voyagé en bateau. Elles surmontent l’épreuve, malades, affaiblies mais dignes.

Là, le véritable enfer succède au purgatoire. Le mari promis s’avère être un tyran violent, un négrier tortionnaire. Déshonorées par une nuit de noces que l’on qualifierait  plutôt de viol.

 

"Et nous avions beau lui avoir lancé quelques heures plus tôt : "Je te déteste" alors qu'il nous grimpait dessus dans l'obscurité, nous le laissions nous réconforter car il était tout ce que nous avions. Il arrivait qu'il regarde à travers nous sans nous voir, et c'était là le pire. Est-ce que quelqu'un sait que je suis ici ?"

 

 Les jeunes femmes sont condamnées à une vie de peur, de coups et de labeur, travaillant la nuit dans les champs pour certaines, le pire étant d’être jetée en pâture aux appétits sexuels et tarifés de Messieurs « bien sous tout rapports ».

 

"Sois humble. Polie. Montre-toi toujours prête à faire plaisir. Réponds par : "oui, monsieur" ou "Non, monsieur" et vaque à ce qu'on te demande. Mieux encore, ne dis rien du tout. A présent tu appartiens à la catégorie des invisibles."

 

Seule consolation à leurs cœurs meurtris : les enfants. Mais ceux –ci leur échappent comme le sable entre les doigts, plus américains que japonais, ils oublient jour après jour, le pays que leur raconte leurs mères déracinées :

 

"Un par un les mots anciens que nous leurs avons enseignés disparaissaient de leurs têtes. Ils oubliaient le nom des fleurs en Japonais. Ils oubliaient le nom des couleurs. Celui du dieu renard, du dieu du tonnerre, celui de la pauvreté, auquel nous ne pouvions échapper. Aussi longtemps que nous vivrons dans ce pays, jamais ils ne nous laisseront acheter la terre. [...] Mais quand nous les entendions parler dans leur sommeil, les mots qui sortaient de leur bouche - nous en étions certaines- étaient japonais."

 

Avec une volonté et un instinct de survie hors du commun, certaines parviennent à s’échapper de leurs mariages, tentent de se reconstruire et de se faire accepter par leur nouveau pays.

En vain. La seconde guerre mondiale éclate. Le Japon a pris position aux côtés de l’Allemagne. Les premiers temps, l’Amérique semble indolente, voire indifférente, au conflit. Puis survient la tragédie de Pearl Harbor. Le Japon est devenu l’ennemi, et les Japonais installés aux Etats-Unis sont considérés comme des traîtres et des espions.

S’ensuit les premières mesures liberticides : couvre-feu, interdiction de se déplacer dans un rayon de plus de 5 miles autour de son domicile, le blocage des comptes bancaires.

 

"Du jour au lendemain, nos voisins se sont mis à nous regarder différemment. Peut-être était-ce la petite fille un peu plus loin sur la route qui ne nous faisait plus signe depuis la fenêtre de la ferme. Ou ce vieux client qui soudain disparaissait de notre restaurant, de notre boutique."

 

Puis c’est la  comparution devant le « conseil d’évaluation du loyalisme de la Commission de contrôle des ressortissants d’un pays ennemi »

Une fois de plus humiliées et dépossédées de leurs biens, les mariées japonaises seront déportées en 1942, dans des camps dits de « réinstallation » (en réalité, des camps de concentration) établis dans le nord et à l’est de la Californie (Arizona, Arkansas, Colorado, Idaho, Utah et Wyoming). Même système que celui employé par les camps Nazis :  hommes et femmes séparées, et les enfants arrachés aux bras de leurs mères.

Les conditions de vie sont humiliantes et sordides : le matricule épinglé sur le col, les baraques recouvertes de papier goudronné, la correspondance soumise aux outils du censeur, la poussière qui s’infiltre « jusque dans vos rêves », le lugubre d’une condition de détention qui courut sur un peu plus de trois ans.

Des tentatives d’évasion se solderont par la mort, d’autres seront abandonnées à une longue agonie faute de soins.

Dans ces camps de l’horreur, les femmes vivront l’innommable, l’effroyable, l’insoutenable. Jusqu’en Mars 1946, soit un an après la fin officielle de la guerre !

Pour celles qui parviendront à retrouver la liberté, elles recevront à leur sortie 25 dollars, « la même somme que celle allouée aux criminels ».

Et pour quel avenir ? Les survivantes connaîtront l’impossible retour au Japon, et le racisme et l’hostilité pesants des Etats-Unis. Tolérées mais humiliées, toujours.

Leur calvaire sera oublié, rayé des mémoires et de l’histoire. Les Etats-Unis étaient les « héros » de la libération, les bons, les justes. Difficile de dénoncer la torture des disparues du pacifique.

On imagine sans peine le long travail d’archives, et le recueil de témoignages, malheureusement le plus souvent indirects, qu’à nécessité cet ouvrage. Plus qu’un roman, il s’agit là peut-être du seul cri du cœur rétablissant la vérité historique. On s’incline devant Julie Otsuka et devant cet hommage sublime et mérité à des femmes dont le courage, l’honneur et la dignité n’avaient d’égaux que leur grandeur d’âme.

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